Cet article est la transcription de la conférence que j’ai donnée à la Nuit des Communautés en 2025. J’ai repris mes slides et mes notes d’orateur pour en faire un texte suivi. Le titre est volontairement provocateur — je l’assume, mais lisez jusqu’au bout.
Deux questions pour commencer
Sur scène, je pose toujours deux questions à la salle. Posez-vous les aussi :
- Pensez-vous qu’il faut réduire l’empreinte environnementale du numérique ?
- Pensez-vous que le titre de ce talk est trompeur ?
En général, presque toutes les mains se lèvent à la première question, et une bonne partie à la seconde. C’est exactement l’état d’esprit avec lequel je veux qu’on avance.
L’écoconception
Plutôt que de sortir une définition, je retourne la question à la salle : « on part sur de l’écoconception, très bien — concrètement, qu’est-ce qu’on fait ? »
Les réponses tournent presque toujours autour des mêmes idées : alléger un site vitrine, optimiser les images, réduire le JavaScript, passer les back-ends en micro-services pour mieux scaler, choisir un hébergeur « vert ». Ce sont de bonnes pratiques. Le problème n’est pas là. Le problème, c’est de croire que c’est là que se joue l’essentiel.
Les impacts, en vrai
Deux graphiques que je montre à chaque fois.
Le premier vient de GreenIT : la répartition des impacts du numérique en France en 2020. Peu importe l’indicateur qu’on regarde — empreinte carbone, épuisement des ressources, consommation d’eau — la contribution dominante vient des terminaux utilisateurs, pas des data centers ni du réseau. Et pour ces terminaux, c’est la fabrication qui pèse le plus lourd, loin devant l’usage, parce que l’électricité française est peu carbonée.
Le second vient de l’Arcep : la répartition du trafic des internautes en France fin 2023. Il est écrasé par une poignée d’acteurs — les GAFAM, les réseaux sociaux, et surtout le streaming vidéo.
Croisons les deux
Mettez ces deux constats côte à côte.
L’écoconception, telle qu’on la pratique au quotidien, agit sur le code d’un service, sur ses serveurs, sur le poids des pages. C’est-à-dire sur la part la plus petite du gâteau. Elle ne touche pas à la fabrication des smartphones, ne change rien au fait qu’on renouvelle nos appareils tous les deux ou trois ans, et ne pèse quasiment rien face à une soirée de streaming.
Optimiser un site vitrine qui fait 10 000 visites par mois, pendant qu’à côté on pousse des vidéos autoplay en 4K, c’est ranger son bureau pendant que la maison brûle.
L’effet rebond
Il y a un deuxième piège, plus sournois. On l’appelle l’effet rebond :
l’augmentation de consommation liée à la réduction des limites à l’utilisation d’une technologie
— L’Écologiste, 2003
Une petite histoire pour l’illustrer. En 1712, Newcomen invente une machine à vapeur avec un rendement de 0,5 %. En 1765, James Watt arrive avec le condenseur séparé — la v2, un joli breaking change — et fait passer le rendement à 2,8 %.
On pourrait croire que les mineurs de charbon ont paniqué : une machine cinq fois plus efficace, c’est cinq fois moins de charbon vendu, non ? C’est là qu’intervient l’économiste William Stanley Jevons : ne vous inquiétez pas. En rendant la vapeur moins chère, on va démultiplier ses usages — et la consommation totale de charbon va augmenter. C’est ce qu’on appelle depuis le paradoxe de Jevons, et c’est exactement ce qui s’est passé.
Le numérique n’y échappe pas :
- les écrans cathodiques ont laissé la place aux LCD, bien plus sobres… et on a multiplié le nombre d’écrans par foyer ;
- le codec H.265 divise par deux le poids d’une vidéo… et on est passés à la 4K, puis au 8K ;
- le cuivre a cédé la place à la fibre, la 3G à la 4G puis à la 5G… et les usages ont gonflé d’autant ;
- la virtualisation a rendu les serveurs bien plus efficaces… et on en déploie infiniment plus.
À chaque gain d’efficacité, l’usage se dilate pour l’absorber. Une optimisation qui n’est pas accompagnée d’une limite finit souvent par se retourner.
Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
Pas « rien ». Mais pas seulement de l’écoconception technique.
- L’écoconception au sens large : pas juste écrire du code léger, mais se former, mesurer réellement l’impact de son service, et se demander si la fonctionnalité doit exister.
- Lutter contre l’obsolescence : allonger la durée de vie des terminaux est le levier le plus efficace, et il est en grande partie logiciel — compatibilité, mises à jour, poids des applis.
- S’informer, s’engager, participer, soutenir les structures qui travaillent sur le sujet.
- Assumer la dimension politique : les vrais leviers (durée de garantie, régulation de la pub, droit à la réparation) se jouent au niveau collectif, pas dans une pull request.
Une formule que j’aime bien, entendue dans le podcast Super Green Me :
la banalisation des comportements vertueux
— Lucas Scaltritti
C’est peut-être ça, l’objectif : que faire les choses sobrement devienne le défaut, pas l’exception militante.
En résumé
L’écoconception technique n’est pas inutile, elle est juste très loin d’être suffisante. Si on s’arrête là, on se donne bonne conscience en agissant sur 5 % du problème, et on laisse l’effet rebond manger le reste. Le vrai sujet, c’est la quantité de terminaux qu’on fabrique et la quantité de données qu’on fait circuler — et ça, aucune optimisation de bundle ne le règlera.